Problème matériel : seules 3 machines sur les 15 prévues fonctionnaient
Ils étaient très nombreux les Guinéens à prendre d’assaut les points d’inscription de Pikine, de la Rue 9 et de l’ambassade de Guinée à Dakar pour se faire enregistrer sur les listes électorales. L’enthousiasme était à son comble eu égard à la solennité de l’événement. En effet, l’inscription sur les listes électorales constituait la condition sine qua non pour tout résidant guinéen qui ne voulait pas rater l’opportunité de choisir librement un Président de la République. Mais cette volonté de prendre date avec l’histoire sera entravée par un sérieux problème organisationnel lié à l’insuffisance de moyens matériels notamment des ordinateurs devant servir à l’enregistrement. « Beaucoup de Guinéens se sont mobilisés pour aller s’inscrire, mais les longues queues ont fini par avoir raison de la patience des gens. Ainsi, la plupart de ceux qui se sont portés volontaires ont dû se résigner, au bout de 3, 4 jours voire une semaine, à abandonner la partie, la mort dans l’âme. Moi, j’ai pu m’inscrire à la rue 9 de la Médina. Je crois que tout est politique ; les autorités administratives veulent truquer les élections. C’est pourquoi, ils font tout pour décourager les gens à voter. Comment peut-on vouloir inscrire plus de 2 millions de personnes en seulement deux semaines ? Il y a anguille sous roche » fulmine Abdou Salam Bâ, 28ans, au Sénégal depuis 1997, derrière son comptoir de fruits et légumes. Sidy Bâ, 39 ans, défend aussi cette thèse du complot : « Le gouvernement veut faire du cafouillage depuis Conakry pour élire le candidat de leur choix. Beaucoup de personnalités, en Guinée, ont les mains sales. Elles ne veulent pas de l’élection d’un Président qui pourrait auditer leur gestion et les jeter inéluctablement en prison. Les pouvoirs publics feront tout pour biaiser ces élections. C’est la seule manière pour eux de se protéger des poursuites judiciaires et de continuer à piller les ressources naturelles du pays en toute impunité car ce sont eux qui tireront les ficelles ». L’ambassade de Guinée à Dakar a battu en brèche ces accusations de fraude tout en concédant effectivement que seuls trois ordinateurs étaient disponibles lors des inscriptions contrairement aux 15 prévus par le budget de campagne.
Les rancoeurs nées d’un régime répressif
C’est un lieu commun de dire que des centaines de milliers de Guinéens ont été contraints de s’exiler à l’étranger, dans les pays de la sous-région principalement, pour échapper à la furie répressive du régime dictatorial de Sékou Touré, du nom du premier Président de la Guinée indépendante. Cette émigration massive explique la présence, au Sénégal, en général, à Dakar, en particulier, d’une forte communauté guinéenne. Celle-ci est remarquablement active dans le commerce des fruits et légumes, de la cola, du transport des marchandises à travers les « pousse-pousse » et de la vente des pièces détachées deux roues entre autres. Malgré le temps écoulé, certaines victimes n’arrivent toujours pas à oublier cet épisode douloureux et à chasser les mauvais souvenirs de leurs têtes se condamnant ainsi à une vie cauchemardesque. Ces événements ont conduit beaucoup de Guinéens à couper le cordon ombilical avec leur pays d’origine. Une manière de prendre leur revanche sur l’histoire ? Peut-être bien. Ce qui est par contre sûr, ce que des rancoeurs sont nées de ces périodes sombres de l’histoire guinéenne. Des rancoeurs qui expliquent, en grande partie chez nombre de Guinéens vivant à Dakar, le boycott des inscriptions sur les listes électorales ainsi que le concède Ahmed Tidiane Bâ : « Je suis ici, au Sénégal, par la seule faute de Sékou Touré dont la folie m’a conduit à l’exil. Si la Guinée avait une démocratie, si elle était bien gérée et si ses ressources étaient convenablement exploitées, aucun Guinéen ne trouverait de raisons d’émigrer. Franchement, ce sont ces souvenirs qui m’ont poussés à tourner le dos à ce pays. C’est pourquoi, je n’ai pas jugé utile de m’inscrire pour voter bien que je garde par devers moi la nationalité guinéenne. Les rancoeurs sont encore ancrées en moi ».
Les partisans du « wait and see »
Si certains guinéens de Dakar n’ont pas encore fini de solder le contentieux historique qui les oppose à leur pays, d’autres, faute de confiance au système administratif et politique, préfèrent tout boniment adopter un comportement attentiste, le temps que les urnes livrent leur secret et que la Guinée fasse la preuve de sa capacité à intégrer le concert des nations démocratiques. Dans ce lot, figure Moussa Diallo, 42 ans, à la Médina depuis 15 ans : « J’ai vécu longtemps en Guinée avant de venir tenter ma chance au Sénégal. Je croyais fermement que je pouvais réussir au pays car je suis contre l’immigration. Mais, les pratiques des hommes politiques et de la classe dirigeante ont ruiné toute possibilité de développement de la Guinée. En plus, le pays est ancré dans une longue tradition de corruption et de fraudes électorales qui me laissent personnellement dubitatives. C’est pour cette raison que je fais partie de ceux qui croient à la nécessité de prendre du recul vis-à-vis de l’optimisme ambiant. La précipitation conduit généralement à la déception et au chaos. Je préfère attendre pour voir ce que donneront ces élections du 27 juin pour en avoir le cœur net. Je souhaite de tout mon cœur me tromper car les Guinéens ont tellement souffert qu’ils méritent enfin de goûter eux aussi aux délices de la démocratie. Mais, ce n’est pas de verser dans le pessimisme que de souligner que la présidentielle ne résoudra jamais tous les problèmes du pays. La patience est la mère des vertus ».
IBRAHIMA DIAKHABY (Stagiaire)
Source L'Observateur
Ils étaient très nombreux les Guinéens à prendre d’assaut les points d’inscription de Pikine, de la Rue 9 et de l’ambassade de Guinée à Dakar pour se faire enregistrer sur les listes électorales. L’enthousiasme était à son comble eu égard à la solennité de l’événement. En effet, l’inscription sur les listes électorales constituait la condition sine qua non pour tout résidant guinéen qui ne voulait pas rater l’opportunité de choisir librement un Président de la République. Mais cette volonté de prendre date avec l’histoire sera entravée par un sérieux problème organisationnel lié à l’insuffisance de moyens matériels notamment des ordinateurs devant servir à l’enregistrement. « Beaucoup de Guinéens se sont mobilisés pour aller s’inscrire, mais les longues queues ont fini par avoir raison de la patience des gens. Ainsi, la plupart de ceux qui se sont portés volontaires ont dû se résigner, au bout de 3, 4 jours voire une semaine, à abandonner la partie, la mort dans l’âme. Moi, j’ai pu m’inscrire à la rue 9 de la Médina. Je crois que tout est politique ; les autorités administratives veulent truquer les élections. C’est pourquoi, ils font tout pour décourager les gens à voter. Comment peut-on vouloir inscrire plus de 2 millions de personnes en seulement deux semaines ? Il y a anguille sous roche » fulmine Abdou Salam Bâ, 28ans, au Sénégal depuis 1997, derrière son comptoir de fruits et légumes. Sidy Bâ, 39 ans, défend aussi cette thèse du complot : « Le gouvernement veut faire du cafouillage depuis Conakry pour élire le candidat de leur choix. Beaucoup de personnalités, en Guinée, ont les mains sales. Elles ne veulent pas de l’élection d’un Président qui pourrait auditer leur gestion et les jeter inéluctablement en prison. Les pouvoirs publics feront tout pour biaiser ces élections. C’est la seule manière pour eux de se protéger des poursuites judiciaires et de continuer à piller les ressources naturelles du pays en toute impunité car ce sont eux qui tireront les ficelles ». L’ambassade de Guinée à Dakar a battu en brèche ces accusations de fraude tout en concédant effectivement que seuls trois ordinateurs étaient disponibles lors des inscriptions contrairement aux 15 prévus par le budget de campagne.
Les rancoeurs nées d’un régime répressif
C’est un lieu commun de dire que des centaines de milliers de Guinéens ont été contraints de s’exiler à l’étranger, dans les pays de la sous-région principalement, pour échapper à la furie répressive du régime dictatorial de Sékou Touré, du nom du premier Président de la Guinée indépendante. Cette émigration massive explique la présence, au Sénégal, en général, à Dakar, en particulier, d’une forte communauté guinéenne. Celle-ci est remarquablement active dans le commerce des fruits et légumes, de la cola, du transport des marchandises à travers les « pousse-pousse » et de la vente des pièces détachées deux roues entre autres. Malgré le temps écoulé, certaines victimes n’arrivent toujours pas à oublier cet épisode douloureux et à chasser les mauvais souvenirs de leurs têtes se condamnant ainsi à une vie cauchemardesque. Ces événements ont conduit beaucoup de Guinéens à couper le cordon ombilical avec leur pays d’origine. Une manière de prendre leur revanche sur l’histoire ? Peut-être bien. Ce qui est par contre sûr, ce que des rancoeurs sont nées de ces périodes sombres de l’histoire guinéenne. Des rancoeurs qui expliquent, en grande partie chez nombre de Guinéens vivant à Dakar, le boycott des inscriptions sur les listes électorales ainsi que le concède Ahmed Tidiane Bâ : « Je suis ici, au Sénégal, par la seule faute de Sékou Touré dont la folie m’a conduit à l’exil. Si la Guinée avait une démocratie, si elle était bien gérée et si ses ressources étaient convenablement exploitées, aucun Guinéen ne trouverait de raisons d’émigrer. Franchement, ce sont ces souvenirs qui m’ont poussés à tourner le dos à ce pays. C’est pourquoi, je n’ai pas jugé utile de m’inscrire pour voter bien que je garde par devers moi la nationalité guinéenne. Les rancoeurs sont encore ancrées en moi ».
Les partisans du « wait and see »
Si certains guinéens de Dakar n’ont pas encore fini de solder le contentieux historique qui les oppose à leur pays, d’autres, faute de confiance au système administratif et politique, préfèrent tout boniment adopter un comportement attentiste, le temps que les urnes livrent leur secret et que la Guinée fasse la preuve de sa capacité à intégrer le concert des nations démocratiques. Dans ce lot, figure Moussa Diallo, 42 ans, à la Médina depuis 15 ans : « J’ai vécu longtemps en Guinée avant de venir tenter ma chance au Sénégal. Je croyais fermement que je pouvais réussir au pays car je suis contre l’immigration. Mais, les pratiques des hommes politiques et de la classe dirigeante ont ruiné toute possibilité de développement de la Guinée. En plus, le pays est ancré dans une longue tradition de corruption et de fraudes électorales qui me laissent personnellement dubitatives. C’est pour cette raison que je fais partie de ceux qui croient à la nécessité de prendre du recul vis-à-vis de l’optimisme ambiant. La précipitation conduit généralement à la déception et au chaos. Je préfère attendre pour voir ce que donneront ces élections du 27 juin pour en avoir le cœur net. Je souhaite de tout mon cœur me tromper car les Guinéens ont tellement souffert qu’ils méritent enfin de goûter eux aussi aux délices de la démocratie. Mais, ce n’est pas de verser dans le pessimisme que de souligner que la présidentielle ne résoudra jamais tous les problèmes du pays. La patience est la mère des vertus ».
IBRAHIMA DIAKHABY (Stagiaire)
Source L'Observateur